C’est difficile de parler de son papa. Je ne sais pas trop pourquoi d’ailleurs. Peut-être parce que je suis une fille, sa petite fille, sa ciboulette à couettes ? Peut-être parce qu’il n’est pas évident de poser des mots sur un homme aussi complexe que le mien. Peut-être à cause de tous ces sujets naturellement tabous qui m’empêchent d’avoir une vision globale de l’homme qu’il est. Pour moi, il se contente d’être mon père et il le fait très bien. C’est un homme pudique. Oh pas la pudeur actuelle qui confond vague politesse et réelle proportion à respecter autrui. Non, celle qui t’aide à grandir grâce à une présence discrète et rassurante. C’est un homme savant aussi. Erudit même. Complexant parfois. Il ne comprend pas bien mon intérêt pour les livres avec des elfes et des dragons, lui qui s’endort le nez dans les pages littéraires du Monde, bercé par les vers de Neruda et de Hugo. Alors il me glisse parfois un ouvrage dédicacé entre les mains, m’assurant que je vais me régaler avec cet auteur ! Mon père est un homme attentif. Champion de la détection de yeux rougis, de mes chagrins intempestifs, de mes inquiétudes maternelles, il ne disserte pas pour autant. Il m’attire dans ses bras en chêne massif et redevient le temps d’un câlin l’arbre de mes racines. Mon père ne fait pas de différence entre ses filles et ses gars. Nous avons tous eu droit à ses expériences de chimie dans la cave, à ses interminables histoires du vaisseau TeufTeuf, nous savons tous chasser le champignon sauvage, nous sommes capables de traduire pas mal des citations latines des pages roses du dictionnaire. Nous ne lui ressemblons pas totalement, mais nous le prolongeons dans les détails. A quelques exception près bien sûr, car personne ne finit la carcasse du poulet au petit dej, nul ne se relève la nuit pour écrire sur des petits cahiers tâchés d’encre et Dieu merci, on « respire » moins fort que lui quand on dort !
Je ressemble à ma mère, je ressemble à mon père. Je mesure la chance de mon héritage. Et quand je regarde mes propres enfants, je rêve secrètement qu’arrivés à mon âge, ils aient le même regard tendre sur moi que celui que je porte sur mes parents (et sur mon père en l’occurrence).

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